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12.9.03

Le réel (suite) 

Merci Iegor Gran.
Citation : "J’ai le regret de vous annoncer que l’autofiction n’est plus "tendance". C’est Lire, le magazine de la littérature conformiste, qui nous l’apprend dans sa dernière livraison. Apparemment, personne chez eux ne s’est rendu compte que l’hyperréalisme façon 11 septembre et l’autofiction sont les cornes d’un même animal obtus, le réalisme quotidien individualiste (comme on a eu un réalisme socialiste).
Ce réalisme a l’immense mérite d’être simple à fabriquer (encore plus simple que le réalisme socialiste). On remplace son regard par la chose regardée. "Oh! un flipper!" s’écrie l’écrivain réaliste, tout estomaqué de découvrir un flipper dans un bar, et il nous sert une description minutieuse de ce rare phénomène. "Oh! une agence de voyages!" et le voilà qui recopie scrupuleusement la longue liste de voyages proposés. "Oh! un gros attentat à la télévision!" et dans sa fulgurance il se dit que les victimes n’ont rien vu venir… C’est inépuisable et ludique. Le monde est rempli de merveilles littéraires qui ne demandent qu’à être cueillies. Petit veinard d’écrivain réaliste! Il n’est jamais en manque d’inspiration. "Oh! Je bande!"
Matérialiste jusqu’à l’insignifiance, nombriliste et fier de l’être comme les plus débiles performances de l’art contemporain, le réalisme quotidien individualiste passe son temps à flatter le lecteur en calibrant son univers littéraire tantôt sur le night-club du coin, tantôt sur l’actualité (télévisuelle de préférence).
J’y reviendrai à ce réalisme-là, je ne le laisserai pas tranquille. C’est une question d’instinct de survie. Il me déteste, je le déteste. S’il pouvait me tuer, il le ferait. Déjà, on [Frédéric Beigbeder dans Windows on the world, ndlr] met en exergue cette citation de Tom Wolfe, le garde-chiourme: "Un romancier qui n’écrit pas des romans réalistes ne comprend rien aux enjeux de l’époque où nous vivons." Papa Jdanov [troisième secrétaire du Parti communiste d’URSS, qui veilla au respect de la ligne définie par le Parti dans le domaine des lettres, ndlr] n’aurait pas mieux formulé. Quant à Papa Staline, l’espiègle, n’a-t-il pas lancé dès 1932 son "Ecrivez le réel", mot d’ordre repris plus tard dans les statuts de l’Union des écrivains soviétiques: "On exige une représentation de la réalité qui soit vraie et historiquement concrète." On a la littérature qu’on mérite."
Iegor Gran, "Tintin au pays du réalisme individualiste" (Journal de la semaine), Libération, 6 septembre 2003, cité par Périphéries.

2.9.03

Albert, le fil à la patte 

"Pis j’bondis alors ! Y’a une boule jaune qui m’fonce d’ssus dans les jambes en gueulant ! Un p’tit roquet jaune, qui m’hurle après, qu’aboie féroce et tout c’bâton d’merde ! Qu’il aurait tout voulu bouffer, moi et mes deux sacs ! Qu’le volume, ça lui f’sait pas peur au roquet ! M’montrait ses p’tits chicots pointus. Le sourire ravageur. C’est Albert, qu’elle m’dit mémé d’loin. Ferme la porte qu’il s’sauve pas. L’a l’même prénom qu’ton grand-père, parce qu’l’a l’même caractère !" (p. 21).
Je ne sais pas d'où m'est venue l'idée de doter Ferdinand d'un chien. D'ailleurs, il en hérite, plus qu'il ne le choisit et je pense que l'Albert est plutôt apparu pour atténuer la dureté de Mémé que pour être le confident de Ferdinand. Albert est plus le miroir tendre et abordable de la grand-mère que le confident silencieux de Ferdinand. "Même mémé finalement. Elle était bien gentille, mais j’la connaissais pas. J’avais d’l’affection mais ça pouvait pas bien aller jusqu’à la tendresse. J’la reportais sur l’Albert ma tendresse. J’le faisais monter sur mon lit l’soir. Il v’nait s’blottir alors. J’étais p’t’êt’ un grand nigaud, mais j’le trouvais tout d’même vachement hostile avec moi c’monde nouveau où j’avais débarqué. Heureus’ment que j’trouvais la ville jolie. Qu’y’avait mémé et l’Albert. Même c’te patate de Frédo. Pis Saint-Jean et ses ruelles toutes pavées, toutes fraîches, toutes charmantes. Ces toits et la lumière..." (p. 91). C’est sûr l’Albert que, souvent, Ferdinand déporte son affection : "Il a fait tout un tour, doucement, sans aboyer l’Albert. S’blottir dans mes bras" (p. 348).
Mais comme Mémé, Albert est aussi l'incarnation de l'autorité, du jugement social, de la culpabilité familiale. C'est un surmoi à quatre pattes. Un Jiminy Criquet en puissance. "Il m’regardait bizarrement l’Albert maintenant. Il d’vait s’demander à quelle sauce j’allais l’bouffer. Il s’demandait si ça allait reprendre les prom’nades et les bons moments, ou si il allait s’retrouver à nouveau enfermé des journées entières dans une petite pièce. A crever d’faim et à s’coucher dans ses excréments. Il s’demandait, bien inquiet, bien soupçonneux d’la réponse" (p. 350).
Quand Ferdinand délaisse sa grand-mère, c’est le regard de l’Albert, qui lui rappelle sa culpabilité. "L’Albert qui f’sait encore semblant d’gratter à la porte avant d’aller chier dans un coin. J’préférais m’renfiler sous les draps pour pas voir" (p. 287). Comme sa grand-mère, l’Albert devient rapidement le boulet de son passé, un fil à la patte, qu’il traîne avant de devenir l’insupportable reflet de sa propre solitude, de sa propre déchéance. Pas étonnant alors que l’Albert devienne vite le motif de mensonges : "J’avais été obligé d’gruger mémé. L’avait fallu que j’sorte l’Albert. J’avais expliqué qu’j’allais faire une grande promenade, qu’elle m’attende pas" (p. 219) ; le responsable unique de la chute de Mémé dans les escaliers : "J’lui ai mis la laisse, et j’allais partir, quand, en ouvrant la porte, l’autre pressé, il m’échappe, et l’v’là-t-y-pas qui dévale les escaliers quatre à quatre le cabot ! Que j’lui cours après, pour l’rattraper. Que j’imaginais déjà les engueulades de mémé si j’le rattrapais pas ! Que j’le voyais déjà la tête sous un bus. Et l’drame !" (p. 251).
L'Albert a également longtemps un rôle primordial parce qu'il est le compagnon de virée, d'aventure. Il est celui qui est présent quand le reste du monde n'est pas là. Il est l'acolyte, le double taiseux, le "jumeau stellaire" : "Quand j’arrive avec l’Albert, c’est les grands cris. Toutes les filles s’précipitent vers moi pour voir l’chien. Me d’mandent c’que c’est comme race, quel âge il a, pourquoi j’l’ai amené, comment il s’appelle" (p. 221) ; "Avec l’Albert, j’tape un succès alors. Tout l’monde vient voir la bête. Tout l’monde vient y coller ses mains d’ssus, lui donner une caresse, un susucre" (p. 222) ; "Avec l’Albert, on s’est vite accommodés d’l’absence de mémé. On s’est débrouillés. J’ai fait la tambouille. On s’est installés, tranquille. On a squatté l’lit d’la vioque. L’Albert et ma pomme" (p. 258). Double si fusionnel, que c’est avec ce prénom que Ferdinand parle de son sexe (p. 318-328).
Pas étonnant alors que le chien disparaisse quand Ferdinand fait d'autres rencontres. Pas étonnant que la nécessité de sa disparition se cristallise au début du second tome. A deux reprises d’ailleurs, comme en écho, Ferdinand raconte comment il perd l’Albert. Ces deux disparitions ("J’suis parti dans tous les sens en l’app’lant c’corniaud" p.88 ; "L’pire, c’est qu’seulement arrivé à la passerelle Saint-Goerges que j’me suis souv’nu du chien…" p. 233 ; presque trois si on compte la fuite de l’Albert juste avant la chute de mémé, p. 251), si similaires, ne sont-elles pas surtout la marque des mensonges de Ferdinand, la trace que le menteur se perd lui-même dans ses histoires ?… Au cœur des affabulations, Albert devient de plus en plus un personnage prétexte, qui apparaît et disparaît au gré de l’humeur du narrateur. Albert devient à la fois le reflet du doute qui saisit le lecteur et l'incarnation de la culpabilité refoulée de Ferdinand : "Y’en a même qui chuchotaient que j’l’avais poussée dans l’escalier les affreux ! Y’en a même qui disaient ça. Qu’j’avais dressé l’chien contre elle" (p.283). Véritable clé de la construction paranoïaque de Ferdinand, Albert devient le témoin gênant, la preuve évidente du mensonge, celui qu’il faut faire disparaître. Ce qui sera fait, dès le début du tome suivant :
"Avec tout ça, sûr, l’Albert dans les pattes c’était pas très commode. Ça vite été rapid’ment pénible même. J’sais bien qu’c’était tout c’qui m’restait d’mon passé. Mon seul héritage en somme. Mais c’était d’un sacré poids, l’Albert. J’étais d’moins en moins là, et j’pouvais pas toujours m’le traîner dans les pattes. C’est qu’des fois, avec tout c’boulot, toutes ces soirées et tout et tout, j’rentrais pas d’quelques jours ! J’retrouvais qu’merde et pisse partout chez moi. La moquette, j’vous raconte pas : une vraie apocalypse ! À s’demander comment il en sortait autant d’ce corniaud là.
J’me rendais bien compte, que si il m’rendait bien service quand y’avait mémé, maintenant qu’elle était plus là, l’Albert il m’chauffait les oreilles. Avant, j’pouvais l’sortir l’soir, ça m’donnait une excuse pour aller fumer une cloppe. Maint’nant, des excuses j’en avais plus trop b’soin. Même pour rentrer à la niche, j’avais pas envie d’en avoir. Vrai, il m’avait été bien utile l’Albert, mais là, là, maintenant, c’était plus possible quoi. C’est vrai quoi, c’est chiant les clebs, une vrai plaie à la tranquillité. Pis j’avais d’autres choses à faire que d’faire pisser mirza, merde ! Pis j’en avais pas d’mandé moi, d’l’Albert ! J’avais jamais voulu d’chien. Pis j’aime pas les animaux. J’ai jamais aimé les animaux. Pis lui, avec sa gueule de vieux corniaud, de vieux steak sur patte, non. Top naze !

J’dois reconnaître qu’j’ai quand même bien honte de c’que j’ai fait. C’était pas une mauvaise bête, mais là, là, j’ai pas été correct-correct. Faut voir pourtant qu’il m’gênait c’chien, on peut pas gêner plus. C’est pas que j’sois un mauvais bougre non plus, mais bon, comme mémé elle avait passé d’l’autre côté... Bon, enfin, l’Albert, j’lai perdu. J’ai pris, le 104 pour Charbonnières, pis j’l’ai emmené prom’ner. Une grande grande prom’nade. La plus grande qui soit. Qu’il avait pas l’habitude l’Albert. Un truc que même moi ça m’a fatigué tellement on est allé loin. Pis, avec ces p’tites pattes l’animal, il a faibli. L’a fallu l’temps, sûr, mais il a fini par faiblir. Moi, j’continuais. Mais lui, lui, il a fini par avoir du mal. Il aboyait. Il courrait d’vant. S’arrêtait. Tirait la langue. S’couchait en soufflant. On voyait bien qu’il cherchait à m’montrer qu’il en pouvait plus. Moi, j’étais encore plus crevé qu’lui, mais j’ai continué. J’flanchais pas. J’savais c’que j’voulais. Il courrait, il courrait pour m’rattraper, mais il avait beau courir, il pouvait plus. Trop crevé. Moi aussi, mais moi j’savais pourquoi continuer. Alors, j’sais pas c’qui s’est passé. P’t’êt’e qu’au bout d’un moment il s’est rapp’lé les tannées que j’lui foutais, p’t’êt’e qu’au bout d’un moment, il a compris c’que j’attendais d’lui. J’l’ai juste entendu aboyer une dernière fois derrière. J’me suis pas arrêté. J’ai continué. Un bon moment. Un sacré bon moment même. Pis alors, quand j’ai fini par m’retourner. Il f’sait nuit quasi. Quand j’ai fini par m’retourner, bah, il était plus là. Perdu qu’il s’était, perdu… J’ai pris un bus. Sans l’chien. J’suis rentré. J’me disais qu’il allait trouver quelqu’un l’Albert. Enfin un bon maître. Quelqu’un qui allait s’occuper d’lui et tout et tout. Qu’il s’rait heureux. Qu’il méritait c’te patate. Que moi, j’pouvais plus l’garder sûr. Que c’était pas possible. Que d’m’occuper d’moi déjà, ça m’causait suffisamment d’difficultés. Alors un chien, vous comprenez ! Non, c’était mieux comme ça, c’est sûr. Pis ma façon, j’trouvais ça assez correct en somme. Assez franc du collier. J’l’avais pas attaché à un arbre, enfermé dans une cave ou même j’té au Rhône. J’en connais d’autres qui se s’raient pas gênés, sûr. C’était correct ma façon. J’lui avais même laissé sa chance à c’corniaud. Il aurait pu m’crever. C’est qu’une trotte pareille, j’en avais jamais fait ! Toute la journée ça avait duré, toute la journée ! Pire qu’les balades avec Yolande ! Deux cents fois pire ! C’est qu’il s’était évertué à s’accrocher c’maudit clebs de merde ! Ça avait pas été d’la tarte d’le larguer ! Ça, vraiment pas même, vraiment pas. Il avait tout fait pour s’accrocher, pour m’rejoindre. Ah, ça avait pas été facile. Sûr, j’étais crevé, mais bon, j’étais débarrassé d’un sacré poids sur la conscience. Sans compter les économies ! plus d’croquettes ! Plus rien ! C’était toujours ça d’pris. C’est qu’mémé, elle m’offrait plus l’gîte ni l’couvert. Qu’il fallait que j’me débrouille maintenant. Ma chambrette, mon indépendance, elle me coûtait assez chère comme ça. Si au moins j’gagnais assez pour. Mais les fins d’mois étaient douloureuses. C’est qu’le loyer, l’électricité, tout ça, fallait l’payer. On pouvait pas faire semblant. Ou alors pas longtemps. C’était du boulot. J’pouvais pas perdre mon temps à faire mumuse à la baballe, kapiche ! J’pouvais pas. Ça m’fendait l’coeur, mais j’avais pas l’choix en fait. La vie, c’est pas pour les femm’lettes."
(tome 2, à paraître).

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